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Formation initiale à la langue et à l’écriture chinoises
pour élèves-ingénieurs : objectifs, cursus, perspectives...

Fabienne MARC
professeur de chinois, Département de la Formation Internationale, 
École Nationale des Ponts et Chaussées. 

 in  
"Actes du  16è congrès de l’UPLEGESS, 28 et 29 mai 1998 
"L'enseignement des langues dans les grandes écoles : 
programmes, contenus, idées directrices." 

École Nationale Supérieure des Mines de Saint-Étienne. pp.121-124 

Vue d'ensemble

     Il est possible, grâce à une programmation raisonnée et intensive, d’acquérir d’excellentes connaissances de base de la langue et de l’écriture chinoises en deux années, avec le public des grandes écoles, rompu à des rythmes d’apprentissage soutenus, et moyennant un léger renforcement quantitatif des modules. Un stage linguistique de fin de cursus, un contexte d’échanges avec des institutions chinoises sont autant de facteurs favorables.
     Cependant à l’exception de quelques privilégiés qui ont la possibilité de séjourner en Chine durant une longue période juste après leur cursus linguistique, la compétence langagière a peu de chance de se maintenir et de se développer ultérieurement de manière satisfaisante. Pas mal de nos étudiants ont un projet professionnel avec la Chine à moyen terme. Les cours de chinois pour non-spécialistes, de niveau intermédiaire et avancé, sont quasiment inexistants. De même, les cursus universitaires n’offrent pratiquement pas de cours du soir pour ces niveaux et ne sauraient remplacer, à terme, la confrontation directe et régulière avec la réalité brute de cette langue non indo-européenne, peu accessible dans le contexte sociolinguistique des pays occidentaux. Il n’existe à l’heure actuelle sur le marché que très peu de matériaux pédagogiques s’appuyant sur des sources linguistiques audiovisuelles authentiques, et aucun en tout cas qui intègre les besoins linguistiques spécifiques des élèves-ingénieurs possédant les savoirs de base. De plus, bien que maîtrisant ces savoirs, les étudiants sont souvent découragés par la difficulté de comprendre les rares sources linguistiques « brutes » accessibles (films, radio, programmes en chinois du câble...).
     Il est pourtant possible de remédier à cette difficulté, en n’hésitant pas à avancer dans le cursus d’apprentissage à l’école, le recours à des documents vidéo authentiques, variés, bien sélectionnés et didactisés. Les outils multimédias offrent aujourd’hui un choix de solutions pour faciliter la fabrication de telles ressources qui visent à perfectionner la compétence à la compréhension orale (mais aussi écrite) de la langue chinoise, à développer l’acquisition lexicale, et développer chez l’étudiant une aptitude à prendre en main sa formation autonome ultérieure.
    Sur la toile de fond des programmes d’échanges entre notre école et de grandes universités scientifiques chinoises (Tongji à Shanghai, Qinghua à Pékin), nous travaillons actuellement à l’élaboration d’une banque de ressources multimédia, basée sur des extraits filmiques. Le travail sur ces médias sera intégré dans le cursus d’apprentissage à l’école mais pourra aussi être exploité par nos étudiants dans un contexte d’auto-formation.

Préambule

Un exemple parmi d’autres...

Passionnée de didactique et de pédagogie depuis une dizaine d’années, j’ai compris il y a peu de temps, qu’il n’y avait aucune recette miracle en matière d’enseignement (des langues). La réussite d’un cours repose semble-t-il beaucoup sur le degré d’harmonie que l’enseignant, quelque soit son style ou son « école », est capable de réaliser entre ses pratiques, et la représentation intime qu’il se fait de l’acte d’enseigner.

Ouverture intellectuelle et/ou pragmatisme

L’analyse des évaluations montre que pour une majorité d’élèves, la motivation initiale pour le choix du chinois s’inscrit dans un désir de découverte d’ordre culturel, non rationalisé. Pour ces élèves, cet apprentissage constitue un contrepoint indispensable au programme des matières dominantes de leur formation d’ingénieur. Un certain nombre d’élèves choisissent bien-sûr ce cours dans la perspective de réaliser à moyen terme un projet d’étude ou professionnel en Asie. Réaliser la meilleure balance dans cette diversité d’objectifs, qui du reste, évolue au fil du temps, n’est pas si aisé au regard du faible volume horaire alloué à l’apprentissage du chinois dans la scolarité. Mais cette situation est aussi un atout très stimulant pour la réflexion didactique et pédagogique.
 Léchange que nous avons eu avec les personnalités du monde professionnel fut à mon avis un des points forts et très fructueux de ce colloque. Il nous semble en effet indispensable de rechercher, en ce qui nous concerne, une meilleure adéquation du programme linguistique à l’évolution des relations internationales entre la Chine et le monde occidental, mais, il est tout aussi important de se garder d’assujettir les objectifs pédagogiques aux seuls critères fonctionnels des entreprises, soumis on le sait à des fluctuations imprévisibles à long terme. 

Le chinois a l’Ecole des Ponts

Stages et Etudes en Chine
 Depuis la création du cours de Chinois en 1995, plusieurs élèves choisissent chaque année de réaliser leur stage long, stage scientifique ou troisième année en Chine. Les deux dernières formules notamment attirent un nombre croissant de candidats.

Structure du cursus
    Les cours sont en principe concentrés dans les deux premières années de la scolarité à l’Ecole sur cinq trimestres car une grande partie des élèves est absente de l’Ecole au-delà de cette période (troisième année à l’étranger, stage long).
    L’interruption des cours de langues au troisième trimestre de la première année (à laquelle s’ajoute les grandes vacances), a motivé l’horaire renforcé aux deux premiers trimestres (4 heures hebdomadaires).
 

1er trimestre  2ème trimestre 3ème trimestre Vacances
40 heures 4O heures   Stage scientifique ---

4ème trimestre

5ème trimestre 6ème trimestre Stage d’été (1 mois)
20 heures 20 heures 20 heures  60 heures

    La totalité du cursus représente environ 140 heures de cours, auxquelles s’ajoutent  60 heures réalisées dans le cadre du stage linguistique d’été (soit un total d'environ 200 heures). Aucun module n’est prévu pour les élèves réalisant leur troisième année à l’Ecole (de retour d’un stage long, ou enchaînant directement après la deuxième année).
    Face à la faiblesse des horaires, mais aussi eu égard à la qualité du public visé, cette formation courte doit privilégier par tous le moyens la prise d’autonomie. La programmation des contenus doit être optimisée au maximum.
Le cursus est actuellement divisé en deux périodes :

    L’objectif est tout à la fois l’acquisition d’une autonomie méthodologique et l’acquisition d’une compétence effective dans les trois aspects de la pratique linguistique : [a] expression orale, [b] compréhension orale, [c] compréhension écrite. Dans le cadre d’une formation si courte, le fastidieux travail d’apprentissage des caractères vise avant tout à développer une excellente aptitude à la lecture. Il faut en effet plusieurs années de pratique régulière pour maîtriser la rédaction en style écrit.

Intégration de ressources multimédia

    Dans la première phase du cursus, on avance de front sur les plans [a], [b] et [c]. La mise en œuvre systématique de moyens audiovisuels sophistiqués ne paraît pas indispensable. Dans cette phase intensive, elle induirait une perte de temps et s’assimilerait plutôt à un radotage technique. Les ressources audiovisuelles et multimédia pour débutants disponibles sur le marché sont suffisantes comme matériaux complémentaires intégrés ou en libre service. Dans la seconde phase (perfectionnement), il paraît par contre très important d’éviter l’effet de lassitude -classique dans l’apprentissage du chinois, car les étudiants démarrent avec un très fort niveau de motivation et de curiosité-, que générerait, au-delà d’un certain stade, la poursuite du rythme intensif et strictement programmé. Il est aussi important de rompre la monotonie du cadre classique du cours, avec un seul locuteur de référence. L’exploitation de documents vidéos (filmiques et télévisés) permet aux élèves de transférer les premières compétences acquises à des situations et contextes variés. Les principaux objectifs sont :
- le développement de l’aptitude à la concentration auditive et à la capture des mots et structures clef ;
- l’optimisation du processus d’acquisition lexicale et idiomatique. 

Création d’une banque de séquences pédagogiques multimédia
basées sur des extraits vidéo chinois pour les étudiants des niveaux intermédiaire et avancé

Développement d’un logiciel d’EAO

     On sait bien que le magnétoscope autorise peu de variété dans l’exploitation des sources filmiques. La diffusion d’une vidéo décourage souvent les étudiants qui ne comprennent rien en raison du débit rapide, des accents... alors qu’ils ont de bonnes bases linguistiques. Revenir à un passage ou une phrase précise relève de l’exploit. L’élève ne peut pas travailler à son rythme.
     Nous développons actuellement un concept d’intégration de ressources multimédia en accès semi-dirigé et libre dans le cursus de chinois. Dans son principe, bien qu’ayant émergé d’un contexte différent, notre projet est très semblable à celui qu’a mis en œuvre pour l’anglais Alexandre GLAD à l’ENSMA de Poitiers. La principale différence étant que nos ressources s’adresseront à des étudiants devant encore construire des savoirs intermédiaires, et qu’elles seront réalisées à partir d’un logiciel d’EAO conçu sur mesure d’après le maquettage didactique de l’enseignant, par des ingénieurs de l’Ecole des Ponts, avec participation ponctuelle des élèves du cours de chinois. Le cahier des charges terminé, les premières séquences expérimentales devraient être testées avec les élèves au printemps 99.
     Ce didacticiel permettra à l’enseignant de constituer une banque de séquences pédagogiques multimédia évolutive, basées sur des extraits filmiques et télévisés chinois. Les activités proposées autour d’un objet vidéo visent prioritairement l’amélioration des performances de compréhension orale, principale lacune des apprenants non-spécialistes ; par ailleurs, quatre autres « périodes » proposent optionnellement un ensemble d’activités visant à développer les connaissances lexicales, syntaxiques, graphiqueset culturelles.
     A terme, la diversité des extraits (films et séries télé, documentaires culturels et scientifiques, informations...) doit permettre aux élèves d’individualiser leur accès aux ressources et leur rythme de travail. Elle vise une sensibilisation à l’environnement culturel et social chinois à travers un matériau non destiné à l’enseignement et centré sur la langue cible.
     Ceci nous semble plus profitable que les topos de civilisation forcément réducteurs et nécessitant le recours au français, qui monopolisent à l’heure actuelle une partie du volume horaire déjà serré du cours. Pour compléter l’approche culturelle, nous organisons, dans le cadre de nos « journées pédagogiques », des activités spécifiques pour favoriser une approche plus approfondie de domaines intéressants l’élève-ingénieur (une conférence sur l’histoire des sciences et des maths chinoises est prévue pour l'an prochain, suivie d'une autre sur la société et l’économie chinoises contemporaines, ceci en collaboration avec les collèges de l’Ecole concernés...).
     La banque de ressources multimedia doit aussi permettre d’aborder le vocabulaire de base des domaines scientifiques et techniques et de l’entreprise, en articulation avec le travail classique sur textes spécialisés et articles de presse.
     Les ressources multimedia, intégrées dans la programmation du cours, seront aussi accessibles en  libre-service, permettant aux élèves les plus motivés d’augmenter le volume horaire hebdomadaire de l’apprentissage linguistique. Une première expérience menée avec nos élèves de deuxième année, a montré que la moitié des élèves étaient retournés de leur plein grè travailler en autonomie sur les quelques séquences artisanales créées, pour aller plus loin dans leur exploitation.

Didactique chinoise : niveau avancé et formation permanente
     La didactisation des séquences multimédia implique l’élaboration d’un appareil de travail (base de donnée graphique, lexicale, grammaticale...) qui relève de la didactique du chinois moderne. Ce domaine à peine naissant de la sinologie française n’a, à l’heure actuelle, produit que très peu de ressources intéressant l’apprentissage du chinois du niveau intermédiaire/ avancé. Il y a un grand vide entre les ressources destinées à la formation de base, et les ressources exploitées pour l’enseignement de spécialité. Ainsi l’accroissement assez massif ces dernières années, des cursus de chinois pour non spécialistes, et notamment pour élèves-ingénieurs, sollicite-t-il fortement le développement de la recherche dans ce domaine, afin d’optimiser la programmation pédagogique dans ces cursus de courte durée. Il est nécessaire de générer des ressources utiles et ciblées pour la formation permanente en autonomie, qui se démarquent des produits trop standardisés qu’on trouve actuellement sur le marché.

Conclusion

   Le développement d’Internet et l’évolution rapide de la puissance des ordinateurs ouvrent une perspective féconde pour l’apprentissage linguistique en autonomie, notamment à travers l’exploitation de ressources vidéo authentiques, qui constituent une des meilleures simulations de l’immersion linguistique. Dans ce contexte, la familiarisation dans le cadre de la formation à l’école à des tâches multimedia « pensées » et ciblées, a aussi pour objectif de d'initier chez les élèves une appropriation critique, plus intelligente et efficace de la masse des ressources en langues étrangères, d’intérêt inégal, accessibles sur l’Internet et les autres médias, télévision, câble...
    La rapidité des progrès technologiques ne doit pas nous faire hésiter à élaborer, lorsque cela bien-sûr répond à des besoins pédagogiques précis (et ne trouble pas l’harmonie avec la fameuse « représentation intime de l’acte d’enseigner »), des outils et des ressources qui seront amenés à être développés, voire remplacés dans un avenir proche. Le caractère modulaire et évolutif que l’on aura su privilégier et la qualité du travail d’approche sont les gages d’une meilleure adaptation ultérieure aux nouvelles donnes. Il est bien-sûr indispensable que les établissements prennent en compte ces nouveaux aspects du travail de l’enseignant, sur le plan des carrières et des services (Pour mener à bien mon projet multimedia, je bénéficie actuellement d’une décharge d’enseignement équivalente en moyenne sur l’année à 3H20 de cours hebdomadaire).
    Si le multimedia génère une plus-value notable dans le domaine de l’entraînement à la compréhension orale et écrite, deux points majeurs de l’entretien linguistique à distance, il ne s’agit pas, bien-entendu, d’une solution universelle. Ses limites bien connues, notamment dans le domaine de la communication orale, sont loin d’avoir invalidé le contact avec l’enseignant, et font au contraire ressortir son caractère indispensable avec plus de force que jamais.
    J’aimerais terminer en soulignant que la réalisation d’un didacticiel sur mesure, pour l’apprentissage d’une langue auréolée par chez nous d’un prestige culturel quasi mythique, mettant en œuvre un ensemble de compétences complémentaires sur le site d’une grande école d’ingénieur, est une expérience très enrichissante pour les auteurs du projet, mais aussi et surtout, par voie de contagion, très dynamisante pour l’enseignement concerné et le public visé qui en suit les péripéties avec un vif intérêt. 

Références

Alexandre GLAD ». (Centre de Ressources en Langues, ENSMA, Poitiers)
« Ressources multimédia en accès libre, exemple de réalisation », communication présentée au Colloque de l’Université Technologique de Compiègne, mars 1997.

Anton LACHNER (Université de Berne, Suisse)
"Cinéma et informatique au service de l'enseignement des langues": le cas du chinois. Numéro spécial de la lettre de l’Association Française des Professeurs de chinois, 1994.
(AFPC, C.R.L.A.O. 54, Boulevard Raspail, 75 006 Paris.)

Florent PASQUIER
« La video interactive pour la compréhension de l’anglais oral », Thèse de doctorat, Paris 7, 1997. A paraître. Pasquier@moka.ccr.jussieu.fr

Michel PERRIN (Professeur des Universités, Directeur du département de langues vivantes pratiques de l’Université Victor Ségalen Bordeaux 2, Concepteur de VIFAX).
« On n’entend que ce qu’on attend, ou comment se servir du support authentique de la télévision pour construire sa compétence de compréhension d’une langue étrangère, quelques repères théoriques. »

Premières Journées d’Étude Internationales sur l’Enseignement du Chinois, École Nationale des Ponts et Chaussées, Paris, 1996. (Thème privilégié : enseignement de l’écrit et de l’oral.). « Actes » Édition Librairie Le Phénix, 1997.

Deuxièmes journées d’Étude Internationales sur l’Enseignement du Chinois, École Nationale des Ponts et Chaussées, Paris 1998. (Thème privilégié : enseignement de l’écriture;)
Actes à paraître.