Fabienne MARC

«L’écriture du royaume de Zhongshan (4e s. - 3e s. av. J.-C.):
Éléments de méthodologie en grammatologie chinoise des Zhou Orientaux»

Thèse de doctorat soutenue le 6 juillet 1993, à l’EHESS, Paris. (493 pp.).
Mention très honorable avec les félicitations du jury
Laboratoire d’accueil : CRLAO, CNRS

Résumé de la thèse

En 1977, dans le district de Pingshan (province du Hebei) a été découvert le site d’une cité antique qui fut probablement la dernière capitale de la principauté de Zhongshan de la période des Royaumes Combattants (5è-3è s.). De l’une des grandes tombes de l’enceinte funéraire royale furent mises à jour une centaine de pièces portant des inscriptions, parmis lesquelles trois bronzes sacrés portant des textes d’une exceptionnelle longueur (1080 occurrences et 430 graphies distinctes). Cette découverte est une contribution unique à la connaissance de l’histoire du royaume de Zhongshan, mais surtout, elle met à notre disposition un matériel épigraphique de première qualité, susceptible de servir de laboratoire à une réflexion originale sur les objectifs et les méthodes d’une approche grammatologique de l’écriture chinoise pré-impériale, distincte et complémentaire des approches paléographiques et philologiques existantes.

Les inscriptions de Zhongshan offrent en effet une gamme exceptionnelle de traits caractéristiques et de données inédites particulièrement à même de faire progresser la compréhension des processus fondamentaux du développement de l’écriture chinoise à la veille des premières mesures de standardisation par Qin (221-206). La définition d’un appareillage théorique et méthodologique pour l’analyse de l’écriture chinoise pré-impériale et sa validation empirique fondée sur le corpus des inscriptions de Zhongshan constituent la contribution de notre thèse à une sémiologie historique de l’écriture chinoise. Le travail présente en outre une traduction annotée intégrale des trois inscriptions sur bronze de Zhongshan et un index des caractères avec concordance.

 

 

L’ensemble paléographique de la principauté de Zhongshan, petit royaume enclavé au nord-ouest entre deux grandes aires d’influence de l’époque (l’aire de Qi/Lu et l’aire des Trois Jin), occupe dans la documentation épigraphique des Zhou Orientaux une place unique. Il possède plusieurs qualités exceptionnelles qui nous l’ont fait adopter comme corpus de base pour nos recherches doctorales sur l’écriture chinoise pré-impériale:

  • il fait apparaître un système d’écriture suffisamment divergent de l’idéal de standardisation promulgué sous les Qin, quelques quatre-vingts ans seulement plus tard ;

  • il est diversifié sur le plan matériel (types de supports) et stylistique (monumental, usage, proto-cursive…) ;

  • Il comporte trois très longues inscriptions sur bronze, comparables par leur contenu à certains passages de la littérature pré-impériale transmise (Zhanguoce, Guoyu...).

  • ces trois inscriptions réalisent un record quantitatif en nombre d’occurrences (1080) et de caractères distincts (415), qui dépasse, pour la même époque les corpus épigraphiques respectifs des principautés de Han, Wei, Zhao, Qi et Lu.

Si les trois inscriptions sur vases sacrés en bronze, reflètent un attachement local aux pratiques rituelles des Zhou Occidentaux (11è s.-8è0 s. av. J.-C.), la langue, le contenu des textes et le système d’écriture qu’ils donnent à voir sont quand à eux très significatifs des nouvelles sollicitations de l’écriture à l’époque des Royaumes Combattants. Ces inscriptions offrent, en la matière, une gamme de traits caractéristiques et de données inédites qu’aucune autre documentation homogène n’avait jamais offert.

Elles nous ont servi de cas d’école pour dégager les enjeux d’une approche grammatologique de la documentation paléographique pré-impériale distincte et complémentaire des approches philologiques traditionnelles existantes.

L’analyse de l’écriture du royaume de Zhongshan a été guidée par les questionnements suivants :

  • quels sont les processus d’évolution en jeu dans l’écriture chinoise à l’époque des Royaumes Combattants (5è-3ès.) par rapport aux périodes antérieures Shang-Yin et Zhou?

  • quel est la signification, sur l’axe d’évolution de l’écriture chinoise de la normalisation institutionnelle débutée à partir des Qin?

  • Quelle part revient aux expériences graphiques régionales de l’époque des Royaumes Combattants dans l’écriture impériale standardisée?

Cette problématique nous a conduite à établir un appareillage théorique, historique et méthodologique et à le mettre en œuvre, à travers une série d’enquêtes, dans l’analyse de l’écriture du royaume de Zhongshan. Ces deux aspects, élaboration théorique et validation empirique, constituent la contribution de notre thèse à une grammatologie ou sémiologie historique de l’écriture chinoise.

Dans son détail, la thèse s'articule comme suit :

La première partie (chapitres 1 et 2) expose le cadre théorique ainsi que le cadre historique général de la recherche en grammatologie pré-impériale. Le point central est la distinction méthodologique établie entre le plan du répertoire graphique (notation) et celui du système d’expression. Cette distinction conduit à la définition d'une typologie à deux critères (formel et fonctionnel) des occurrences de graphies archaïques, qui s’articule à ce qu’il est possible de reconstruire du système phonologique de l’époque Zhou/Qin.

Dans la deuxième partie, le chapitre 3 procède à une revalorisation méthodologique de la graphie archaïque et présente une étude du phénomène exemplaire des caractères fusionnés et à redoubler.

Dans les chapitres 4, 5 et 6, notre grille d’analyse est appliquée, à travers une série d’enquêtes comparatives menées à partir du corpus de Zhongshan, à un échantillon d’inscriptions des époques Shang-Yin (14è-11è s.) Zhou Occidentaux (11è-8è s.) et Zhou Orientaux (8è-3è s.), soit près de 3500 occurrences au total. Les résultats de ces enquêtes fournissent plusieurs hypothèses sur les principales tendances d’évolution de l’écriture à l’époque des Royaumes Combattants par rapport aux époques antérieures Shang-Yin et Zhou Occidentaux.

Le chapitre 7 analyse les rapports de l’écriture de Zhongshan avec celle des autres grands systèmes régionaux de l’époque des Zhou Orientaux, ainsi que les styles émergeants de l’ensemble paléographique de Zhongshan. Une comparaison du corpus de Zhongshan avec le premier dictionnaire Shuowenjiezi (121) termine ce chapitre. Il est notamment montré comment est préfigurée, dans une petite localité des Royaumes Combattants, la transition entre le graphisme archaïque (curviligne) et l’écriture régulière (brisée). De premières hypothèses sont avancées sur les interactions réciproques entre les répertoires graphiques régionaux de l’époque des Royaumes Combattants d’un côté, et les rapports de ces répertoires avec le répertoire de la standardisation de l’autre.

La troisième partie de la thèse (chapitre 8), est introduite par un rappel des principaux repères chronologiques pour l’histoire de Zhongshan suivi d’une analyse lexicométrique sommaire. Elle propose pour la première fois, une transposition et une traduction annotée intégrale des trois inscriptions sacrées de Zhongshan.

Un index final fournit, pour chaque graphie du corpus, sa prononciation moderne pinyin (ou celle de sa filiation), sa forme originale ; selon les cas, sa projection classique, sa filiation ou son équivalence dans le code classique ; ses emplois et les coordonnées de toutes ses occurrences dans les trois textes.